12 mars 2009
VOTE DE LA LISTE AUX EUROPEENNES CE SOIR
Lettre aux amis de "Besoin de Gauche"
Cher(e) ami(e),
Le Conseil national du Parti socialiste s'est réuni ce samedi pour examiner son texte d'orientation en vue des élections européennes et pour adopter la liste de ses candidats à celles-ci. J'ai voté le texte, mais pas les listes, sur lesquelles je me suis abstenu. Je veux t'expliquer pourquoi, et te dire quelles conséquences j'en tire.
J'accorde, tu le sais, une grande importance aux élections européennes. Le rôle du Parlement européen va croissant, et l'enjeu de la majorité politique en son sein est majeur, à l'heure où le Conseil et la Commission n'ont jamais été dominés par les droites autant qu'aujourd'hui. Il est, dans ce contexte, décisif que le Parti des socialistes européens, le PSE, soit le premier groupe en son sein et que les socialistes français y jouent un rôle éminent et positif. Dès lors, la force de notre orientation politique et la qualité de nos listes ne peuvent être négligées. Le texte soumis à notre vote samedi, intitulé « Donner une nouvelle direction à l'Europe », ne pouvait être parfait : il résulte forcément d'un compromis, au sein d'un Parti qui a été, chacun le sait, divisé par la question européenne, notamment à l'occasion de la ratification du traité constitutionnel européen en 2005. J'aurais préféré qu'il soit plus entraînant, mieux écrit, qu'il ait plus de souffle et d'enthousiasme européen. Mais c'est un texte cohérent, qui possède à mes yeux une vertu essentielle : il est, avant tout, la déclinaison française du « Manifeste » du PSE, et nous permettra, enfin, de mener sans état d'âme et sans leçons superflues à nos camarades européens une vraie campagne transnationale. C'est pourquoi je l'ai voté sans hésiter.
En conscience, je n'ai pu faire de même pour nos listes. Il est bon que le Parti sorte rassemblé du Conseil national – il l'a toujours été, d'ailleurs, pour les élections européennes. Et je ne veux pas remettre en cause personnellement les camarades désignés pour porter nos couleurs. Ils seront nos candidats, et nous devrons, tous, les soutenir une fois que les militants auront ratifié les listes soumises à leur vote. Il ne s'agit pas non plus de critiquer la Première secrétaire, Martine Aubry. L'exercice, en effet, était difficile, tant les critères à combiner étaient nombreux et contradictoires : respect du travail et de l'influence des sortants, renouvellement, parité, diversité, représentation des régions, des courants du parti. Je déplore toutefois que cette dernière préoccupation – l'application au trébuchet de la proportionnelle nationale des motions au Congrès de Reims – ait été à ce point prédominante. Elle ignore la logique du mode de scrutin dans 7 grandes régions métropolitaines, plus l'Outre-Mer, qui visait à rapprocher le député européen de ses électeurs et des territoires.
Qui ne voit qu'en découlent des incohérences ? Plusieurs têtes de liste « déplacées », deux candidats « importés » parmi les 4 premiers de la Région Est, des députés sortants parmi les plus respectés au Parlement européen – je pense notamment à Gilles Savary – non renouvelés au nom de la logique des courants, des régions entières – le Limousin, l'Aquitaine, l'Auvergne - privées de candidats éligibles, la Franche-Comté carrément oubliée, la Bretagne, région la plus favorable à l'Europe de France, incarnée par une candidate issue de la motion de Benoit Hamon, une députée nationale, élue en 2007 dans une circonscription symbolique, la quittant par crainte d'un redécoupage défavorable... : tout cela ne pouvait me satisfaire, je l'ai exprimé par mon abstention, d'autres par leur vote contre les listes. En vérité, nous touchons aux limites d'un système, celui de la proportionnelle intégrale dans le cadre d'un parti fragmenté. Si le mode de scrutin actuel demeure, nous ne pourrons pas, ne devrons pas conserver cette procédure de désignation, qui a montré toutes ses insuffisances.
Ce vote, partagé par l'essentiel de mes amis et par beaucoup d'autres, n'a pas été celui de toute la motion A, et d'abord des représentants de Bertrand Delanoë, coordonnés par Harlem Désir, qui ont approuvé ces listes. J'en tire aujourd'hui les conséquences. On le sait, j'avais lors du Congrès de Reims, signé la contribution « Besoin de gauche », avec beaucoup d'entre vous. Celle-ci était porteuse d'une cohérence social-démocrate, réformiste, européenne et d'une volonté de rénovation du Parti socialiste. Au moment des motions, nous nous sommes rapprochés des contributions de François Hollande et de Bertrand Delanoë, dont nous partagions les principales options idéologiques, et avons soutenu avec vigueur la candidature de ce dernier au poste de Premier secrétaire. Nous avons ensemble mené la bataille du Congrès, et n'avons pu l'emporter.
Je ne regrette pas ce choix. Il me semble toutefois qu'il a montré deux limites depuis lors. La première tient au positionnement politique de la motion A. Il ne me semble pas que sa volonté réformiste soit suffisamment affirmée et audible au sein de la direction du parti, où elle apparaît trop souvent, probablement du fait d'un esprit de responsabilité louable, sans vraie distinction par rapport aux autres composantes de la majorité. Les camarades de Benoit Hamon, ceux de la motion E - dont beaucoup ont apparemment délaissé Ségolène Royal - sont beaucoup plus identifiés et écoutés. Il y a, aussi, un vrai problème de fonctionnement collectif. Les signataires de la contribution « clarté, courage, créativité » continuent trop souvent à agir à leur bénéfice exclusif, ils ne jouent pas assez le jeu d'une motion unie, résultant d'une vraie synthèse entre plusieurs textes différents. Ce fut le cas lors de la formation des instances du parti au moment du Congrès de Reims, à commencer par le Conseil national, ça l'est au sein de la direction du parti, ce fut encore flagrant lors des discussions sur les listes européennes, où certains camarades ont été âprement défendus et d'autres, proches de François Hollande ou moi, délaissés. Il n'est plus possible de continuer ainsi.
C'est pourquoi je vous appelle maintenant à faire vivre davantage encore « Besoin de gauche ». Il ne s'agit pas d'une déception pour des « places » : deux camarades signataires de notre contribution seront députées européennes, et je m'en réjouis, d'autres ont une chance de l'être, et je les soutiens. Ce n'est pas davantage une brouille avec Bertrand Delanoë : j'ai pour lui du respect, de l'estime personnelle, je sais que nous avons beaucoup de positions communes, beaucoup de combats à mener côte à côte. Je souhaite que nous continuions à agir ensemble, mais autrement. C'est une volonté d'autonomie affirmée. Je m'impliquerai fortement dans la campagne européenne, et dans le cadre de la Convention nationale sur le « nouveau modèle de société », dont Martine Aubry m'a confié l'animation. Là, d'ailleurs, est l'essentiel : élaborer, pour 2012 et l'après-crise, un projet socialiste ambitieux et crédible. Créons donc, par nous même, le courant de pensée capable de porter cette ambition là.
Oui, soyons plus que jamais loyaux et libres. Cela nous crée, cela me crée des devoirs. Il faudra être plus pointus dans l'expression, plus rigoureux dans l'organisation, plus présents dans le débat public. Je ferai, très vite, des propositions à cet égard. En attendant, j'espère que tu comprendras ces explications, que tu approuveras ces décisions, et t'invite à t'impliquer pleinement dans notre combat commun au sein de « Besoin de gauche ». J'ai la conviction que nos thèses, notre pratique, notre éthique, ont de plus en plus d'audience au sein du Parti socialiste, je suis certain qu'elles pourront en trouver davantage encore. Tu peux compter sur moi.
Avec ma fidèle amitié,
Pierre Moscovici
Le temps de la rénovation
La révolte contre les listes européennes adoptées samedi par le Conseil national du Parti socialiste monte dans beaucoup de fédérations. Sans parler du courroux du maire de Lyon, Gérard Collomb, je pense au refus d'organiser le vote du 12 mars par le conseil fédéral de la Gironde, choqué comme je le suis par l'éviction de Gilles Savary, à la colère de François Patriat, le Président de la Région Bourgogne, à la mauvaise humeur de beaucoup de socialistes dans le Limousin, en Auvergne, en Bretagne, dans le Centre, en Franche-Comté... J'ai dit ici ce que je pensais de ces listes, de mon abstention lors du Conseil national, et n'y reviens pas. Mais le moment vient de prendre un peu de recul, et de chercher à comprendre comment cette situation a pu émerger, comment ce malaise a pu naître, de quoi il est le symptôme préoccupant. Nous vivons, selon moi, une fin de cycle, et il est temps, grand temps, d'en ouvrir un nouveau, celui de la vraie rénovation du Parti socialiste.
Car la constitution douloureuse de nos listes européennes n'est ni un hasard malheureux, ni le résultat d'un concours de circonstances, ni le produit d'un arbitraire scandaleux de la direction. Elle est le fait d'une dérive, progressive mais puissante, de notre vivre ensemble, dont le Congrès de Reims a été un moment paroxystique, passé mais pas encore dépassé. De quoi s'agit-il, à grands traits ? Le PS n'est pas encore sorti de la triple crise qui le plombe depuis le début des années 2000, en tout cas depuis le retrait de Lionel Jospin en 2002. La première crise est identitaire. Qu'est qu'être socialiste, en France et en Europe, au début du XXIème siècle ? Qu'est-ce qui, aujourd'hui, distingue notre courant de pensée, comment peut-il répondre aux aspirations des peuples à l'efficacité, à la solidarité, à la justice, dans la crise que nous traversons ? Nous ne le savons plus tout à fait, et c'est à cela, me semble-t-il, que devra répondre notre convention sur le « modèle de société », qui devra produire un nouveau texte fondamental, approfondissant et concrétisant notre déclaration de principes. La deuxième crise est stratégique. Avec qui, quelles alliances, sur quelles bases sociales créer un socle majoritaire ? Là encore, malgré de fortes proclamations, par exemple sur le Modem, nous hésitons. Enfin, nous sommes toujours en crise de leadership. Le PS a maintenant une Première secrétaire dont la légitimité est acceptée par tous, et une direction regroupant tous les courants. Qui ne voit, pour autant, que le combat pour le véritable leadership, pour une candidature présidentielle potentiellement victorieuse, continue, que nous connaissons sur ce terrain un répit, une pause, en aucun cas un arrêt ?
Sur tous ces points, le Congrès de Reims a été stérile. Les thèses réformistes y ont été immensément majoritaires, mais aucune majorité de travail cohérente n'a pu émerger. La présidentialisation du parti, officiellement refusée par tous, a été la seule boussole de ce Congrès de dupes. Et les proclamations stratégiques furent trop rudimentaires, trop radicales pour sembler sincères. En réalité c'est un parti fragmenté et blessé qui est sorti de Reims, et nos listes européennes expriment très exactement ces stigmates. Ceux-ci ont plusieurs formes. Tout d'abord, le poids excessif d'une proportionnelle omniprésente, insupportable dès lors que chacune des motions soumises alors au vote des militants était une coalition de forces hétérogènes et qu'aucune d'elles n'a pu dépasser 30 % des voix. Ce sont en réalité une dizaine de « familles » qui se sont disputées 20 sièges de députés européens espérés: comment cette balkanisation pouvait-elle produire des résultats satisfaisants, dans le cadre d'un mode de scrutin territorialisé ? Ce biais est renforcé par l'influence croissante de « grandes fédérations », porteuses d'une vraie force politique, d'une réelle légitimité militante sans doute, mais aussi capable d'imposer leur loi à tous. C'est avec cela, qui rappelle fortement la SFIO finissante, et avec l'antagonisme interpersonnel de nombreux dirigeants du Parti, jeunes et moins jeunes, qu'a du composer Martine Aubry. Le rassemblement des courants a été réalisé, mais la représentation des régions et le souci d'envoyer au Parlement européen une délégation de qualité ont été trop négligés. C'est tout cela qui ne peut plus durer.
C'est pourquoi il faut sortir de ces fonctionnements d'appareil, et promouvoir une vraie rénovation. Notre succès en 2012, essentiel pour les Français, dépend en réalité de notre capacité à remplir 3 conditions. La première, bien sur, est la production d'un projet de qualité, de gauche, européen, ambitieux et réaliste. La seconde est la désignation, le moment venu, d'une personnalité crédible, entourée d'une équipe susceptible de gouverner le pays, capable de rassembler le parti, la gauche et au-delà une majorité des Français, pour affronter et vaincre Nicolas Sarkozy. Enfin, nous devons changer, en profondeur, nos modes de fonctionnement, dépasser nos insupportables jeux tactiques, redevenir une force politique ouverte et attractive. Dans ce contexte, la question du mode de sélection de notre candidat à l'élection présidentielle, par une primaire ouverte ou selon les voies classiques de nos Congrès, est décisive. Si, en effet, nous ne changeons rien, je crains fort que les 2 prochaines années ne soient consacrées par les uns et les autres qu'à une chose – le contrôle du parti – au détriment des exigences d'une rencontre victorieuse, qui est tout sauf acquise, avec les Français. La primaire, certes, n'est pas une solution miracle, les démocrates Italiens ont montré qu'elle ne suffisait pas à l'emporter, mais le statu quo est à coup sur une véritable machine à perdre. Ce que je souhaite, au fond, c'est que le parti adopte maintenant – enfin ! - le programme de travail que j'appelle obstinément de mes voeux depuis juin 2007 : des conventions thématiques, découlant d'une convention fondamentale tenue à l'automne 2009, des Etats généraux de la rénovation fixant notamment les conditions de la désignation de notre candidat – quelles qu'elles soient, elles devront être acceptées par tous, sauf à créer des vélléités de dissidence ou des suspicions légitimes – qui devront se tenir au plus tard début 2010. Si nous faisons ainsi – transposant en quelque sorte, dans un temps et une situation très différents bien sur, notre démarche de 1995/1997 - tout en accentuant notre effort d'opposition, nous pourrons retrouver la confiance de nos concitoyens. A défaut, nous irons de Congrès ratés en choix de candidats décevants et incapables de mobiliser, faisant au final le jeu d'un Président pourtant impopulaire, rejeté et nocif. Il est temps, maintenant, de nous ressaisir collectivement. C'est ce à quoi doit inciter « Besoin de gauche », c'est ce pourquoi je continuerai à plaider avec obstination : la rénovation ne peut plus être différée, elle n'est pas une option mais un impératif catégorique.
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