La semaine qui vient de s’écouler aura été marquée, de bout en bout, par le feuilleton de « l’affaire Bettencourt » et par ses conséquences politiques. Sur fond de suspicion envers le pouvoir, les révélations succèdent aux révélations, les démentis aux confirmations, les attaques aux contre-attaques. Petit à petit, la polémique paraît tout submerger, au risque de donner naissance à une vague populiste. Prenons-y garde : la démocratie française, déséquilibrée par un système institutionnel sans véritables contre-pouvoirs, est précieuse, elle est fragile, elle est menacée. Elle exige de nous tous des précautions, mieux des attentions, qui ne lui sont pas toujours accordées.

La droite me parait être la première responsable de ces dérives. Parce qu’elle est au pouvoir, et parce que les interrogations, légitimes, qui se lèvent, la concernent au premier chef. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy, et auparavant toute la construction de son destin politique, se sont forgés sur la confusion entre les intérêts publics et les intérêts privés, entre la direction du parti majoritaire, celle de l’Etat, et les forces d’argent. En ce sens, oui, il y a bien un « système », fait d’amitiés entre le Président, chef de l’UMP, et les plus grandes fortunes de ce pays, de familiarité avec les propriétaires des grands médias. La fête au Fouquet’s, le repos du guerrier sur un yacht, le bouclier fiscal, la reprise en main de l’audiovisuel public, certes contrariée et entravée par la liberté des journalistes, sont autant de symboles de cette connivence, qui touche parfois au conflit d’intérêts. C’est en ce sens, et d’une certaine façon quelle que soit la véracité des allégations qui se déploient autour de l’affaire Bettencourt, que la situation d’Eric Woerth est intenable, que la défense indignée organisée par la droite autour de lui n’est pas solide : il est impossible, vraiment, dans une République digne de ce nom, d’être à la fois, comme il fut, le financier de l’UMP et le ministre des Comptes publics. Il y a là une incongruité, plus que cela encore, une véritable indécence.

Il est impossible, vraiment, dans une République digne de ce nom, d’être à la fois, comme il fut, le financier de l’UMP et le ministre des Comptes publics. Il y a là une incongruité, plus que cela encore, une véritable indécence.

La seconde responsabilité du parti majoritaire réside dans la violence tous azimuts  de sa réaction. J’ai été choqué de voir François Baroin, mardi dernier lors des questions d’actualités à l’Assemblée nationale, accuser le Parti socialiste de « nourrir l’extrême droite ». Par delà nos engagements respectifs, j’ai de l’estime et même de l’amitié pour lui, je le sais un esprit fin et ouvert. Comment ce jeune ministre a-t-il pu, sans doute pour renforcer sa position, se livrer à une attaque aussi erronée, fallacieuse, alors qu’il sait bien que c’est le silence obstiné de son camp qui est la première source du malaise des Français ? Cette provocation n’était pas acceptable de la part d’un républicain sincère. J’ai été moins surpris, mais davantage encore révolté, par les mises en cause inqualifiables d’Eric Besson, décidément prêt à tout, stigmatisant le « visage plein de haine » des socialistes, confondant à dessein la colère surjouée d’un incident de séance parlementaire avec la vindicte personnelle. Enfin, il n’est pas anodin de voir le Secrétaire général de l’UMP, Xavier Bertrand, qui sait à l’occasion être un vrai méchant, accuser « Mediapart » d’avoir, en dévoilant les propos de l’ex-comptable de Madame Bettencourt, utilisé des « méthodes fascistes » : le propos est clairement et sciemment diffamatoire, il est surtout lourd de menaces à l’égard des médias libres de ce pays, que l’UMP veut assommer par une résolution législative. Dernier exemple de réaction indue : le soulagement de l’Elysée après les rétractations de la comptable, mettant hors de cause Nicolas Sarkozy, qui contraste avec le silence qui a entouré ses révélations du début de semaine. Cette droite là, qui se défend contre un sort adverse, est plus que dure, elle est limite, elle n’est pas irréprochable, elle donne plutôt le mauvais exemple. Comment, dans ces conditions, s’étonner de la montée possible des idées et des forces d’extrême droite, de la fortune éventuelle du Front national et de Marine Le Pen ?

Le Parti socialiste, depuis le début de cette affaire, a dans l’ensemble eu le comportement qu’il fallait. Il n’y a pas été à la source d’informations sur les relations entre Madame Bettencourt et le pouvoir. Il n’a demandé la tête de personne, entrepris aucune chasse à l’homme, il est resté digne et respectable – pour deux. Il s’est contenté – c’est le rôle de l’opposition en démocratie – de poser les bonnes questions aux bons interlocuteurs. La droite, après avoir accusé le choc des affaires Bettencourt – en réalité, il y en a plusieurs, privées et publiques – est maintenant dans la contre-offensive. Elle tente de nous faire passer pour les auteurs d’un complot, et de faire croire que le ministre-trésorier de l’UMP est une victime. Cela ne trompe personne. Hier, nous n’avons pas perdu notre calme, nous n’avons pas succombé à je ne sais quelle euphorie, aujourd’hui, ne courbons pas l’échine, n’entrons pas davantage dans la mêlée, gardons tout notre sang froid. En réalité, les rebondissements quotidiens de l’affaire Bettencourt ne changent rien à l’essentiel, et notre attitude doit rester constante. Les rétractations – partielles – de la comptable ne suffiront pas à résoudre la crise politique majeure que traverse le pays, qui préexistait au demeurant à ses déclarations. Deux exigences s’imposaient et s’imposent toujours. La première est celle de la vérité. Il y a, dans les méandres des relations opaques entre le pouvoir et la première fortune de France, trop d’ambiguïtés, trop d’éléments troublants, trop de coïncidences étranges : le soupçon ne s’éteindra pas, il minera toujours la santé de notre démocratie, si la transparence n’est pas acceptée. C’est pourquoi, je le répète de façon obstinée, ce serait une faute lourde de refuser – ou même de différer – la Commission d’enquête que demande le Groupe socialiste de l’Assemblée nationale.

Ce serait une faute lourde de refuser – ou même de différer – la Commission d’enquête que demande le Groupe socialiste de l’Assemblée nationale.

La deuxième exigence est celle du changement de gouvernement. François Fillon s’est déclaré hostile à un remaniement rapide, Nicolas Sarkozy s’est donné trois mois pour y procéder. Ils ont tort, pour leur intérêt comme pour celui du pays. Ce gouvernement est à bout de forces : les ministres sont trop nombreux, beaucoup sont affaiblis, démoralisés, l’équipe n’est pas soudée et n’a pas – au plus, si l’on est indulgent – de projet mobilisateur. Il n’a plus la confiance du Président, il a perdu celle des Français.  Alors oui, le Président de la République ne doit pas laisser pourrir cette situation, s’enfermer davantage dans le rôle du chef hargneux d’une droite minoritaire et clanique, il doit parler et agir, mettre en place un gouvernement différent. Celui-ci sera toujours conservateur, il mènera toujours une politique de rigueur injuste et inefficace. Nous le combattrons demain comme nous affrontons celui d’aujourd’hui. Mais, au moins, aura été respectée une règle essentielle de la démocratie : une crise politique se dénoue par une sanction, elle s’achève par une nouvelle donne. C’est la seule condition pour rendre au débat entre les forces républicaines son sens et sa noblesse, pour assécher le populisme. Il reste à Nicolas Sarkozy peu de jours avant l’été pour réagir en chef de l’Etat et non en chef de bande. Tout sera joué le 14 juillet. Les paris sont ouverts. (Pierre Moscovici).