Voilà ce qui devrait être un truisme absolu, puisque les socialistes français sont si friands des évidences. C'est une évidence pour deux raisons, d'abord parce que l'ambition est à l'homme politique ce que les tâches sont au léopard. Plus ou moins prononcée, elle se cache dans les plis de la toge ou elle s'affiche fièrement. Aussi, même si on a raison de vouloir prémunir le Parti socialiste contre les présidentiables, on a tort de faire excès de naïveté dans l'exercice. D'abord qu'est-ce qu'un présidentiable ?

Ce terme forgé dans les années 80 a fini par s'imposer en France. Il veut dire "capable d'être président" alors qu'aujourd'hui on l'emploie pour dire "personne qui pourrait être candidate". A l'évidence, si on devait s'attacher au sens premier, la liste s'écourterait rapidement, subjectivement peut-être, mais au moins, on retrouverait un peu de calme. Bref, comme chantait Tears for fears, "everybody wants to rule the world".

De gens capables d'être présidents au Parti socialiste, il y en deux fois moins que de candidats putatifs, potentiels, supposés, déclarés ou en cours de réflexion. Il y a les candidats déclarés comme Ségolène Royal qui n'a jamais caché ses intentions. Tout a commencé quand elle a gagné une région. Il y a ceux pour qui tout a commencé quand ils ont gagné une ville  et qui y pensent logiquement après que leur réélection est venue légitimer leur ambition comme Bertrand Delanoë qui affiche avec ostentation le fait qu'il n'y pense pas le matin en se rasant. Il y a ceux qui se sont drapés dans le rôle  depuis longtemps, mais qui ont raté la Première et qui espèrent pouvoir se refaire un jour, c'est le cas de Laurent Fabius. Il y a ceux qui ont l'un des meilleurs profils pour job, mais qui sont "en déplacement à l'étranger" comme Dominique Strauss-Kahn. Ceux qui avaient les clés du château et qui étaient maîtres des lieux, mais qui se sont vu dérober le trône, c'est François Hollande. Ceux qui y ont pensé parce que c'est un principe chez eux, mais qui ont trop été dans le virtuel, c'est Jack Lang.

Et puis les autres... Ceux qui n'ont jamais rien laissé filtré sur leurs intentions, qui peut-être en auront un jour où le dire ne donnera pas l'impression de ralonger la liste. Ceux qui sont "présidentiables" au sens propre du terme, c'est-à-dire capables, mais pas nécessairement candidats. C'est le cas de Martine Aubry dont l'expérience et la compétence pèsent tant qu'on dirait qu'ils sont un inconvénient pour le Parti tant elle pourrait prétendre à plus. Cela veut-il dire que le candidat au poste de premier secrétaire doit être suffisamment médiocre pour ne pas prétendre à autre chose ? Personne ne le dit, mais si on veut être précis, ce qu'il faut que l'on dise c'est : "nous ne voulons pas que le parti soit "privatisé" par un(e) candidat(e) "déclaré(e) à l'élection de 2012. Ayant dit cela, on ne peut écarter qu'une personne, Royal car elle a fait pas mal de déclarations claires sur le sujet. D'autres qui n'ont rien dit mais qui y pensent, il y en a. Donc, on serait hypocrite, naïf et injuste.

Ce qui est important c'est de réfléchir non pas sur la tentation présidentielle aujourd'hui, mais sur le profil du poste de premier secrétaire. Le plus fécond sur le sujet est sans conteste Pierre Moscovici. C'est celui qui semble avoir le plus réfléchi à la question depuis un an, jusqu'à l'articulation avec des fonctions institutionnelles dans un avenir postérieur à 2012 si la gauche gagnait. Il y a une réserve cependant sur sa réflexion. Celui qui succédera à François Hollande en novembre prochain franchira du même coup un cap, sauf s'il est médiocre, il rejoindra la liste des "présidentiables". Car le premier secrétaire ne sera pas que le chef du PS, il sera aussi le chef de l'opposition dans un pays qui est régi par un régime présidentiel qui vient de se renforcer avec la réforme constitutionnelle de juillet. Aussi, même si aujourd'hui le premier secrétaire n'est plus le candidat naturel du parti - et encore, c'est une question conjoncturelle qui tient autant aux circonstances qu'à l'étoffe, il n'est pas non plus un "président de la IIIe ou de la IVe République" qui assisterait impuissant et bavant d'envie au déroulement des événements classiques de la Ve République : le choix du nouveau chef de l'Etat.

Il suffira qu'il fasse bien son travail - conduire la rénovation du Parti, l'imposer comme l'alternative et durcir l'opposition, qu'il réussisse les deux galops d'essai que sont les élections européennes de 2009 et régionales de 2010 pour être déjà lui-même grandi par la tâche et la fonction. Il suffira d'une poussée médiatique opportune puisque les médias veulent toujours de nouvelle têtes pour leurs "unes" et qu'ils se passionnent pour les destins réels ou supposée - s'ils n'existent pas, il suffit de les créer. Bref, s'il réussit le nouveau premier secrétaire, il sera dans les sondages, sur les plateaux de télévision, il aura une cote de popularité et un jour il y aura un gros dossier intitulé "Et si c'était lui" (ou "elle") et là, tout (re)commencera.

En politique les situations révèlent les gens. Pour le pire et le meilleur. Alors, il faut se concentrer sur l'essentiel pour le moment, le meilleur candidat pour le poste de premier secrétaire. Quelqu'un qui ne négligera pas son poste par obsession du "coup d'après". Pour le reste on verra.

Pierre Kanuty