25 mars 2009
Les recettes de la campagne OBAMA
Extrait du rapport de mission Montebourg-Ferrand sur la campagne Obama En une semaine, le groupe de la rénovation compte déjà plus de 800 membres. La victoire présidentielle, Barack Obama la doit certes à ses qualités personnelles, son charisme exceptionnel. Il la doit tout autant à une campagne révolutionnaire : « la meilleure campagne jamais réalisée », selon les propres termes de Barack Obama. Sa campagne marque une rupture : il ne s’agit plus d’une campagne politique traditionnelle, de conviction des électeurs, mais d’une campagne visant à créer un mouvement, une campagne de mobilisation. La mobilisation militante est en effet exceptionnelle. 13 millions de personnes ont participé à la campagne d’Obama. 3 millions ont fait des dons. Près de 2 millions ont milité sur le terrain. Du jamais vu. Barack Obama a créé un immense mouvement, une « communauté Obama ». Si Barack Obama a pu générer une telle mobilisation, c’est que l’objectif même de sa campagne est la mobilisation. Elle repose sur trois leviers principaux : le message, internet, l’organisation de terrain. Un message de grande cause : « le changement » La mobilisation se fait autour d’un message fédérateur. Barack Obama ne fait pas campagne sur son programme même s’il en a un, très précis : un programme est par nature peu mobilisateur. Il ne fait pas non plus campagne, contrairement à ce qui a été souvent dit, sur sa personnalité : une campagne charismatique est certes mobilisatrice, mais elle est aussi clivante - il y a les « fans », mais il y a aussi les autres, qui s’inquiètent de l’hyper-personnalisation. Le coup de génie de Barack Obama, c’est d’avoir évité le piège de la campagne charismatique pour basculer vers un nouveau modèle de campagne : la campagne de cause, de type caritatif. La cause de la campagne Obama, c’est le changement. C’est un message fédérateur et consensuel dans l’Amérique de 2008[1], comme le sont toutes les grandes causes caritatives. Il peut être mobilisateur sans être incarné : c’est le cas de la lutte contre la myopathie tout le monde adhère à la cause du téléthon, mais qui connaît les personnalités qui le portent ? De la même manière, la personnalité d’Obama s’efface derrière la cause du changement. Ce n’est plus « vote for Obama », c’est « vote for change ». « Change has come to America ». La clé de la campagne de cause, c’est l’appropriation : les électeurs deviennent acteurs du changement. La texture du message, d’une rare capillarité, permet cette appropriation. Le changement est une notion suffisamment large et polysémique pour permettre à chacun d’y mettre sa propre vision du changement. Pour réaliser cette appropriation, le narratif de la campagne glisse du « je » au « nous » : « yes we can ». De manière très symbolique, le site internet de Barack Obama met en exergue dans sa bannière ces mots du candidat : « Je vous demande de croire. Non pas seulement en ma capacité d’apporter un véritable changement à Washington. Je vous demande de croire en votre propre capacité ». Chacun devient un héros du changement. Le message du changement est relayé par une communication de mobilisation. La télévision est utilisée pour mobiliser. De même que le téléthon mobilise à travers un marathon télévisuel, il y a un « Obamathon ». Nombre de publicités se terminent ainsi par une invitation : « join us ». La communication interne est également prépondérante, afin d’entretenir la mobilisation. En témoignent les fameuses vidéos de David Plouffe, le directeur de campagne, postées sur YouTube et envoyées aux militants par e-mail, qui les informent sur la stratégie de la campagne : il s’agit de leur donner le sentiment de faire partie de la campagne. Le refus de la triangulation Le changement sert de fil directeur systématique pour structurer la présentation du programme. Barack Obama rompt ainsi radicalement avec la stratégie de triangulation qui avait marqué les campagnes de Bill Clinton. La triangulation consiste à « coller » aux positions du camp opposé lorsqu’elles sont jugées majoritaires dans l’opinion, afin d’en neutraliser l’impact électoral négatif. Barack Obama fait l’inverse : il se réapproprie ses positions en leur donnant une formulation de gauche majoritaire dans l’opinion. Cette technique s’appelle le « bi-conceptualisme ». Par exemple, sur la sécurité, épouser les thèses sécuritaires de la droite, c’est de la triangulation. C’est ce qu’ont fait Bill Clinton ou Tony Blair. Barack Obama reformule la sécurité pour en donner une vision globale, qui inclut la sécurité des personnes et des biens, mais aussi la sécurité de l’emploi, la sécurité environnementale, la sécurité sanitaire dans cette « sécurité »-là, la gauche est plus crédible que la droite. Internet, épine dorsale de la mobilisation et de l’organisation de la campagne Dans le monde d’hier, internet était utilisé en politique pour communiquer aux électeurs. C’est le cas avec les sites internet « corporate » - c’est déjà l’âge de pierre de l’internet. Puis il y a eu les blogs, plus participatifs, et enfin la video on-line, comme on a pu le voir avec « Sarko TV » pendant la campagne présidentielle française. Avec la campagne d’Obama, internet entre dans un nouveau monde. Les outils internet sont utilisés avant tout, non plus pour communiquer aux électeurs, mais pour recruter les sympathisants et organiser le militantisme : - Les « réseaux sociaux » sont utilisés comme terrain de recrutement. Dans les campagnes traditionnelles, pour participer, il faut se rendre à la section de son domicile, ou prendre contact avec le siège de campagne. Cela nécessite une telle énergie que 95% des bonnes volontés sont perdues. La stratégie de la campagne Obama renverse la logique : il ne faut pas attendre que les supporters viennent à la campagne, il faut aller aux supporters : « Go where the people are ». Or les gens sont désormais sur les réseaux sociaux d’internet (Facebook, MySpace…). C’est pourquoi la campagne y nidifie : en utilisant les réseaux d’internet les plus « liquides » et les plus « viraux », la campagne d’Obama a pu mobiliser à une large échelle. Chaque mobilisation préexistante est utilisée pour mobiliser pour Obama. La campagne peut toucher rapidement des millions d’internautes. Ils n’ont plus qu’un simple click à faire pour mettre un pied dans la campagne : on a baissé au maximum les barrières à l’entrée. - Le don en ligne constitue le premier niveau d’implication dans la campagne. La campagne présidentielle 2008 se caractérise par une explosion du financement : 1.6 Md$, contre 880 M$ en 2004. Barack Obama y écrase la concurrence : 750 M$, contre 350 M$ pour John McCain. Il y parvient grâce à une innovation fondamentale : le financement populaire. Les deux-tiers de son financement proviennent de petits dons de moins de 200$. C’est le modèle de financement du téléthon appliqué à la politique. Ce financement permet de s’affranchir des lobbies et des grands donateurs. Il permet également de créer du lien : le don est le signe de l’appartenance à la communauté. C’est en donnant au téléthon qu’on devient acteur de la lutte contre la myopathie ; c’est en donnant à la campagne Obama que l’on devient acteur du changement. Ces petits dons sont collectés quasi-intégralement sur internet, sur le site de campagne de Barack Obama (mybarackobama.com MyBO). Là encore, en quelques secondes et quelques clicks, on peut participer. - L’activité des militants est coordonnée par un réseau social interne : MyBO. L’outil principal, c’est MyBO. Le site de la campagne est conçu comme un réseau social de type Facebook. Il fait circuler les informations de campagne (meetings, évènements…) au sein de la « communauté Obama ». Plus innovant, il permet aux sympathisants d’entrer en contact et de s’organiser en équipe pour militer. Structurés en groupes géographiques locaux ou thématiques, ils disposent de moyens d’actions : des documents de formation, le kit de campagne, l’accès aux listings de téléphones et d’adresses pour faire du phoning et du porte-à-porte. Chaque militant a le sentiment d’être son propre directeur de campagne, avec un tableau de bord qui agrège les indicateurs de ses actions ou de celles de son équipe : combien d’argent récolté, combien de personnes approchées, combien de militants recrutés... Mais ce reporting, qui permet de laisser une grande autonomie aux groupes pour organiser leur travail, permet également un contrôle serré de leurs actions par le staff de campagne. - D’autres outils sont utilisés. Les SMS : la campagne Obama a collecté 1.3 million de téléphones mobiles. Et les e-mails : 13 millions. Elle les utilise en abondance, mais essentiellement pour la communication avec les militants et les sympathisants : informations de campagne, annonce des évènements, organisation de la campagne de terrain, etc.
un billet de Moscovici au sujet de DSK
Le mythe du "patron caché"
Dominique Strauss-Kahn sera à Paris cette semaine. Il aura l'occasion de s'exprimer fortement. Mercredi, il est l'invité de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale – réunion à laquelle je ne pourrai hélas assister, retenu de longue date par une conférence sur l'Europe à l'IEP de Rennes. Jeudi, il pourra, pendant 2 heures, développer sur France 2 sa pédagogie de la crise, sa vision du « monde d'après ». Chacun connaît nos liens. Nous avons travaillé ensemble pendant près de 25 ans, DSK est pour moi un ami cher, après avoir été un maître dans ma jeunesse, dont je respecte la pensée et partage l'essentiel des idées. Depuis Paris, je l'observe avec plaisir réussir, à la tête du FMI, à changer par petites touches la gouvernance mondiale. Son expérience de politique, social-démocrate jusqu'à la racine, et d'économiste néo-keynésien, est utile dans ce moment de désarroi. Mercredi et jeudi, il pourra faire entendre son message, en 3 points : le souhait d'une meilleure régulation internationale, dont le FMI doit être le garant, l'appel à une relance budgétaire plus forte et plus équilibrée entre l'investissement et la consommation, de la part des pays riches, l'exigence d'un effort massif pour le développement et au premier chef pour l'Afrique. J'approuve en tout point cette démarche : elle indique la bonne voie pour franchir l'épreuve que nous traversons. Et je reste fidèle à mes amitiés comme à nos idées communes.
Faut-il pour autant, comme nous invite à la fois un article d'anthologie de Claude Askolovitch et Cécile Amar, dans le « Journal du Dimanche » d'hier, voir en lui un « patron caché » pour la gauche et pour le PS ? Je suis plus interrogatif. Je résume – sans le trahir, je vous l'assure – la thèse de ce papier. Derrière l'apparence et l'apparat d'une Martine Aubry feignant de croire en son destin, les « strauss-kahniens » contrôleraient tout – la direction du PS, la fabrique des idées à travers les « think-thanks » – sous la férule géniale de Jean-Christophe Cambadélis. Ce serait lui, en parfait accord avec l'homme de Washington, qui orchestrerait le message politique du Parti, aurait construit avec virtuosité ses listes aux Européennes, aurait placé des hommes partout – Christophe Borgel aux fédérations et aux élections, Gilles Finchelstein à la Fondation Jean-Jaurès, Olivier Ferrand à Terra-Nova. Il ne resterait plus qu'à lancer une démarche, un appel, pour que DSK ramasse la mise et vienne sauver la gauche et le pays. J'ai été pendant longtemps le complice de Jean-Christophe, son complément, je crois pouvoir dire son ami. Il en reste toujours quelque chose, même quand les chemins s'éloignent. Je reconnais toujours son talent, sa « patte », son goût des constructions intellectuelles. Mais du coup, je connais aussi ses défauts, mieux que quiconque, comme il connaît les miens sans doute. Et là, nous sommes en face d'un magistral coup de ce que les anglo-saxons appellent le « spin », la distorsion journalistique organisée par un expert, comme Peter Mandelson le fut jadis pour Tony Blair – mais avec une toute autre façon de faire et un fond idéologique différent.
Regardons-y en effet de plus près. Cet article, très inspiré, est d'abord tout à fait désobligeant pour la Première secrétaire, Martine Aubry, décrite au pire comme un artefact, au mieux comme un plan B, en cas d'échec de la solution idéale : la formule « Martine chante, Camba fait de la politique » lui ira sans doute droit au coeur. Je crois que c'est aussi sous-estimer la volonté et les capacités de celle qui se trouve aujourd'hui à la tête du PS. En outre, je crains pour les auteurs de ce roman que la réalité soit un peu plus complexe que ne le laisse croire cette démonstration d'école. Les « strauss-kahniens », parait-il, seraient aux leviers de commande : peut-être, mais pas tous, loin de là, et le sont-ils vraiment pour le bénéfice exclusif de DSK, ou pour l'emporter, quoi qu'il arrive, avec le ou la mieux placé(e), en 2012 ? Et puis, c'est l'essentiel, travaillent-ils pour les idées que nous avons, ensemble, promues autour de DSK, notre leader à « Socialisme et Démocratie » entre 2002 et 2007, notre candidat commun à la candidature présidentielle en 2006 ? Le nouvelle matrice idéologique défendue par Jean-Christophe et ses amis tiendrait en 3 éléments : la « fin de la triangulation » et le retour à une « ligne de gauche », avec un zeste de protectionnisme, l'affirmation d'une logique résolument « anti-sécuritaire », illustrée par le livre noir du PS sur les libertés, la pétition contre le bouclier fiscal. Cela suffit-il pour définir, de façon positive et forte, la sociale-démocratie du 21ème siècle que nous devons construire ? Est-ce bien le message que nous avons porté, par exemple avec « A gauche en Europe », que j'ai présidé avec Marisol Touraine ? Et la musique que fait entendre tous les jours la direction du PS est-elle vraiment sociale-démocrate ?
C'est pourquoi, où, il y a là beaucoup de manoeuvres, de bruits, d'incertitudes, et pour tout dire d'inexactitudes. Je n'ai jamais su – c'est sans doute ma faiblesse, mais je n'en rougis pas – faire de la politique ainsi, à coups d'intox et de mécanos théoriques. Donc je ne m'en émeus pas. Avec « Besoin de Gauche », je trace ma route : pour le reste, nous verrons. Je n'ai en tête qu'une chose : aider le PS à vaincre Nicolas Sarkozy, autour d'une politique de gauche, ambitieuse et crédible, capable ensuite de réussir. Avec qui ? Tout est possible. Si la situation appelle, effectivement le retour de DSK, et si celui-ci en a l'envie, j'en serais ravi. Si Martine Aubry s'impose, je serai solidaire. Si Ségolène Royal l'emporte, je l'accepterai. Si une autre solution s'avérait nécessaire et possible, j'y réfléchirais. Bien sûr, j'ai mes préférences, mes hiérarchies, elles ne changent pas. Mais aujourd'hui, pour moi, ce n'est pas le « qui » l'important, mais le « pourquoi » et le « comment ». J'avance avec 2 boussoles : la recherche des idées pour réconcilier la gauche et la France demain, l'exigence de la vraie rénovation – et non de la normalisation ou de la manipulation, que le PS rejette de toutes ses fibres, dans ses profondeurs – pour gagner. Je récuse, donc, la thèse du « patron caché », qui est un mythe, je lui préfère celle d'un Parti qui, enfin, s'ouvre à tous les talents. L'émancipation, je le sais, je le vis depuis 2007, n'est pas facile. Elle crée de la solitude, suscite de l'incompréhension, favorise les abandons - je l'ai subi – elle peut facilement passer pour de l'orgueil. Elle n'évite pas les fautes – j'en ai commises, et le sais. Mais je suis convaincu, au fond de moi, qu'elle est le bon chemin. En tout cas, c'est celui que j'ai choisi, et je n'y renoncerai pas.
12 mars 2009
VOTE DE LA LISTE AUX EUROPEENNES CE SOIR
Lettre aux amis de "Besoin de Gauche"
Cher(e) ami(e),
Le Conseil national du Parti socialiste s'est réuni ce samedi pour examiner son texte d'orientation en vue des élections européennes et pour adopter la liste de ses candidats à celles-ci. J'ai voté le texte, mais pas les listes, sur lesquelles je me suis abstenu. Je veux t'expliquer pourquoi, et te dire quelles conséquences j'en tire.
J'accorde, tu le sais, une grande importance aux élections européennes. Le rôle du Parlement européen va croissant, et l'enjeu de la majorité politique en son sein est majeur, à l'heure où le Conseil et la Commission n'ont jamais été dominés par les droites autant qu'aujourd'hui. Il est, dans ce contexte, décisif que le Parti des socialistes européens, le PSE, soit le premier groupe en son sein et que les socialistes français y jouent un rôle éminent et positif. Dès lors, la force de notre orientation politique et la qualité de nos listes ne peuvent être négligées. Le texte soumis à notre vote samedi, intitulé « Donner une nouvelle direction à l'Europe », ne pouvait être parfait : il résulte forcément d'un compromis, au sein d'un Parti qui a été, chacun le sait, divisé par la question européenne, notamment à l'occasion de la ratification du traité constitutionnel européen en 2005. J'aurais préféré qu'il soit plus entraînant, mieux écrit, qu'il ait plus de souffle et d'enthousiasme européen. Mais c'est un texte cohérent, qui possède à mes yeux une vertu essentielle : il est, avant tout, la déclinaison française du « Manifeste » du PSE, et nous permettra, enfin, de mener sans état d'âme et sans leçons superflues à nos camarades européens une vraie campagne transnationale. C'est pourquoi je l'ai voté sans hésiter.
En conscience, je n'ai pu faire de même pour nos listes. Il est bon que le Parti sorte rassemblé du Conseil national – il l'a toujours été, d'ailleurs, pour les élections européennes. Et je ne veux pas remettre en cause personnellement les camarades désignés pour porter nos couleurs. Ils seront nos candidats, et nous devrons, tous, les soutenir une fois que les militants auront ratifié les listes soumises à leur vote. Il ne s'agit pas non plus de critiquer la Première secrétaire, Martine Aubry. L'exercice, en effet, était difficile, tant les critères à combiner étaient nombreux et contradictoires : respect du travail et de l'influence des sortants, renouvellement, parité, diversité, représentation des régions, des courants du parti. Je déplore toutefois que cette dernière préoccupation – l'application au trébuchet de la proportionnelle nationale des motions au Congrès de Reims – ait été à ce point prédominante. Elle ignore la logique du mode de scrutin dans 7 grandes régions métropolitaines, plus l'Outre-Mer, qui visait à rapprocher le député européen de ses électeurs et des territoires.
Qui ne voit qu'en découlent des incohérences ? Plusieurs têtes de liste « déplacées », deux candidats « importés » parmi les 4 premiers de la Région Est, des députés sortants parmi les plus respectés au Parlement européen – je pense notamment à Gilles Savary – non renouvelés au nom de la logique des courants, des régions entières – le Limousin, l'Aquitaine, l'Auvergne - privées de candidats éligibles, la Franche-Comté carrément oubliée, la Bretagne, région la plus favorable à l'Europe de France, incarnée par une candidate issue de la motion de Benoit Hamon, une députée nationale, élue en 2007 dans une circonscription symbolique, la quittant par crainte d'un redécoupage défavorable... : tout cela ne pouvait me satisfaire, je l'ai exprimé par mon abstention, d'autres par leur vote contre les listes. En vérité, nous touchons aux limites d'un système, celui de la proportionnelle intégrale dans le cadre d'un parti fragmenté. Si le mode de scrutin actuel demeure, nous ne pourrons pas, ne devrons pas conserver cette procédure de désignation, qui a montré toutes ses insuffisances.
Ce vote, partagé par l'essentiel de mes amis et par beaucoup d'autres, n'a pas été celui de toute la motion A, et d'abord des représentants de Bertrand Delanoë, coordonnés par Harlem Désir, qui ont approuvé ces listes. J'en tire aujourd'hui les conséquences. On le sait, j'avais lors du Congrès de Reims, signé la contribution « Besoin de gauche », avec beaucoup d'entre vous. Celle-ci était porteuse d'une cohérence social-démocrate, réformiste, européenne et d'une volonté de rénovation du Parti socialiste. Au moment des motions, nous nous sommes rapprochés des contributions de François Hollande et de Bertrand Delanoë, dont nous partagions les principales options idéologiques, et avons soutenu avec vigueur la candidature de ce dernier au poste de Premier secrétaire. Nous avons ensemble mené la bataille du Congrès, et n'avons pu l'emporter.
Je ne regrette pas ce choix. Il me semble toutefois qu'il a montré deux limites depuis lors. La première tient au positionnement politique de la motion A. Il ne me semble pas que sa volonté réformiste soit suffisamment affirmée et audible au sein de la direction du parti, où elle apparaît trop souvent, probablement du fait d'un esprit de responsabilité louable, sans vraie distinction par rapport aux autres composantes de la majorité. Les camarades de Benoit Hamon, ceux de la motion E - dont beaucoup ont apparemment délaissé Ségolène Royal - sont beaucoup plus identifiés et écoutés. Il y a, aussi, un vrai problème de fonctionnement collectif. Les signataires de la contribution « clarté, courage, créativité » continuent trop souvent à agir à leur bénéfice exclusif, ils ne jouent pas assez le jeu d'une motion unie, résultant d'une vraie synthèse entre plusieurs textes différents. Ce fut le cas lors de la formation des instances du parti au moment du Congrès de Reims, à commencer par le Conseil national, ça l'est au sein de la direction du parti, ce fut encore flagrant lors des discussions sur les listes européennes, où certains camarades ont été âprement défendus et d'autres, proches de François Hollande ou moi, délaissés. Il n'est plus possible de continuer ainsi.
C'est pourquoi je vous appelle maintenant à faire vivre davantage encore « Besoin de gauche ». Il ne s'agit pas d'une déception pour des « places » : deux camarades signataires de notre contribution seront députées européennes, et je m'en réjouis, d'autres ont une chance de l'être, et je les soutiens. Ce n'est pas davantage une brouille avec Bertrand Delanoë : j'ai pour lui du respect, de l'estime personnelle, je sais que nous avons beaucoup de positions communes, beaucoup de combats à mener côte à côte. Je souhaite que nous continuions à agir ensemble, mais autrement. C'est une volonté d'autonomie affirmée. Je m'impliquerai fortement dans la campagne européenne, et dans le cadre de la Convention nationale sur le « nouveau modèle de société », dont Martine Aubry m'a confié l'animation. Là, d'ailleurs, est l'essentiel : élaborer, pour 2012 et l'après-crise, un projet socialiste ambitieux et crédible. Créons donc, par nous même, le courant de pensée capable de porter cette ambition là.
Oui, soyons plus que jamais loyaux et libres. Cela nous crée, cela me crée des devoirs. Il faudra être plus pointus dans l'expression, plus rigoureux dans l'organisation, plus présents dans le débat public. Je ferai, très vite, des propositions à cet égard. En attendant, j'espère que tu comprendras ces explications, que tu approuveras ces décisions, et t'invite à t'impliquer pleinement dans notre combat commun au sein de « Besoin de gauche ». J'ai la conviction que nos thèses, notre pratique, notre éthique, ont de plus en plus d'audience au sein du Parti socialiste, je suis certain qu'elles pourront en trouver davantage encore. Tu peux compter sur moi.
Avec ma fidèle amitié,
Pierre Moscovici
Le temps de la rénovation
La révolte contre les listes européennes adoptées samedi par le Conseil national du Parti socialiste monte dans beaucoup de fédérations. Sans parler du courroux du maire de Lyon, Gérard Collomb, je pense au refus d'organiser le vote du 12 mars par le conseil fédéral de la Gironde, choqué comme je le suis par l'éviction de Gilles Savary, à la colère de François Patriat, le Président de la Région Bourgogne, à la mauvaise humeur de beaucoup de socialistes dans le Limousin, en Auvergne, en Bretagne, dans le Centre, en Franche-Comté... J'ai dit ici ce que je pensais de ces listes, de mon abstention lors du Conseil national, et n'y reviens pas. Mais le moment vient de prendre un peu de recul, et de chercher à comprendre comment cette situation a pu émerger, comment ce malaise a pu naître, de quoi il est le symptôme préoccupant. Nous vivons, selon moi, une fin de cycle, et il est temps, grand temps, d'en ouvrir un nouveau, celui de la vraie rénovation du Parti socialiste.
Car la constitution douloureuse de nos listes européennes n'est ni un hasard malheureux, ni le résultat d'un concours de circonstances, ni le produit d'un arbitraire scandaleux de la direction. Elle est le fait d'une dérive, progressive mais puissante, de notre vivre ensemble, dont le Congrès de Reims a été un moment paroxystique, passé mais pas encore dépassé. De quoi s'agit-il, à grands traits ? Le PS n'est pas encore sorti de la triple crise qui le plombe depuis le début des années 2000, en tout cas depuis le retrait de Lionel Jospin en 2002. La première crise est identitaire. Qu'est qu'être socialiste, en France et en Europe, au début du XXIème siècle ? Qu'est-ce qui, aujourd'hui, distingue notre courant de pensée, comment peut-il répondre aux aspirations des peuples à l'efficacité, à la solidarité, à la justice, dans la crise que nous traversons ? Nous ne le savons plus tout à fait, et c'est à cela, me semble-t-il, que devra répondre notre convention sur le « modèle de société », qui devra produire un nouveau texte fondamental, approfondissant et concrétisant notre déclaration de principes. La deuxième crise est stratégique. Avec qui, quelles alliances, sur quelles bases sociales créer un socle majoritaire ? Là encore, malgré de fortes proclamations, par exemple sur le Modem, nous hésitons. Enfin, nous sommes toujours en crise de leadership. Le PS a maintenant une Première secrétaire dont la légitimité est acceptée par tous, et une direction regroupant tous les courants. Qui ne voit, pour autant, que le combat pour le véritable leadership, pour une candidature présidentielle potentiellement victorieuse, continue, que nous connaissons sur ce terrain un répit, une pause, en aucun cas un arrêt ?
Sur tous ces points, le Congrès de Reims a été stérile. Les thèses réformistes y ont été immensément majoritaires, mais aucune majorité de travail cohérente n'a pu émerger. La présidentialisation du parti, officiellement refusée par tous, a été la seule boussole de ce Congrès de dupes. Et les proclamations stratégiques furent trop rudimentaires, trop radicales pour sembler sincères. En réalité c'est un parti fragmenté et blessé qui est sorti de Reims, et nos listes européennes expriment très exactement ces stigmates. Ceux-ci ont plusieurs formes. Tout d'abord, le poids excessif d'une proportionnelle omniprésente, insupportable dès lors que chacune des motions soumises alors au vote des militants était une coalition de forces hétérogènes et qu'aucune d'elles n'a pu dépasser 30 % des voix. Ce sont en réalité une dizaine de « familles » qui se sont disputées 20 sièges de députés européens espérés: comment cette balkanisation pouvait-elle produire des résultats satisfaisants, dans le cadre d'un mode de scrutin territorialisé ? Ce biais est renforcé par l'influence croissante de « grandes fédérations », porteuses d'une vraie force politique, d'une réelle légitimité militante sans doute, mais aussi capable d'imposer leur loi à tous. C'est avec cela, qui rappelle fortement la SFIO finissante, et avec l'antagonisme interpersonnel de nombreux dirigeants du Parti, jeunes et moins jeunes, qu'a du composer Martine Aubry. Le rassemblement des courants a été réalisé, mais la représentation des régions et le souci d'envoyer au Parlement européen une délégation de qualité ont été trop négligés. C'est tout cela qui ne peut plus durer.
C'est pourquoi il faut sortir de ces fonctionnements d'appareil, et promouvoir une vraie rénovation. Notre succès en 2012, essentiel pour les Français, dépend en réalité de notre capacité à remplir 3 conditions. La première, bien sur, est la production d'un projet de qualité, de gauche, européen, ambitieux et réaliste. La seconde est la désignation, le moment venu, d'une personnalité crédible, entourée d'une équipe susceptible de gouverner le pays, capable de rassembler le parti, la gauche et au-delà une majorité des Français, pour affronter et vaincre Nicolas Sarkozy. Enfin, nous devons changer, en profondeur, nos modes de fonctionnement, dépasser nos insupportables jeux tactiques, redevenir une force politique ouverte et attractive. Dans ce contexte, la question du mode de sélection de notre candidat à l'élection présidentielle, par une primaire ouverte ou selon les voies classiques de nos Congrès, est décisive. Si, en effet, nous ne changeons rien, je crains fort que les 2 prochaines années ne soient consacrées par les uns et les autres qu'à une chose – le contrôle du parti – au détriment des exigences d'une rencontre victorieuse, qui est tout sauf acquise, avec les Français. La primaire, certes, n'est pas une solution miracle, les démocrates Italiens ont montré qu'elle ne suffisait pas à l'emporter, mais le statu quo est à coup sur une véritable machine à perdre. Ce que je souhaite, au fond, c'est que le parti adopte maintenant – enfin ! - le programme de travail que j'appelle obstinément de mes voeux depuis juin 2007 : des conventions thématiques, découlant d'une convention fondamentale tenue à l'automne 2009, des Etats généraux de la rénovation fixant notamment les conditions de la désignation de notre candidat – quelles qu'elles soient, elles devront être acceptées par tous, sauf à créer des vélléités de dissidence ou des suspicions légitimes – qui devront se tenir au plus tard début 2010. Si nous faisons ainsi – transposant en quelque sorte, dans un temps et une situation très différents bien sur, notre démarche de 1995/1997 - tout en accentuant notre effort d'opposition, nous pourrons retrouver la confiance de nos concitoyens. A défaut, nous irons de Congrès ratés en choix de candidats décevants et incapables de mobiliser, faisant au final le jeu d'un Président pourtant impopulaire, rejeté et nocif. Il est temps, maintenant, de nous ressaisir collectivement. C'est ce à quoi doit inciter « Besoin de gauche », c'est ce pourquoi je continuerai à plaider avec obstination : la rénovation ne peut plus être différée, elle n'est pas une option mais un impératif catégorique.
02 mars 2009
la montée inquiétante du chômage
La nouvelle tombée mercredi est plus que préoccupante. Le chômage, en janvier, a cru de 4,3 %, touchant désormais plus de 2,2 millions de personnes. En un an, ce sont plus de 300 000 demandeurs d'emploi supplémentaires qui ont été enregistrés au « Pôle emploi ». Il s'agit, tout simplement, d'un record, un triste record, d'une dégradation sans précédent depuis 1991, première année du calcul du nombre de chômeurs selon les modalités actuelles. Ces chiffres terribles traduisent la dureté de la crise économique et sociale. Ils concernent tous les âges, toutes les catégories : les moins de 25 ans (+ 5,1 %) les 25-49 ans (+ 4,1 %) les plus de 50 ans (+ 3,9 %). Les licenciements économiques explosent (+ 23,5 % sur 3 mois), ainsi que les fins de mission d'intérim (+ 7,8 %) et les fins de CDD (+ 7,2 %), alors que les offres d'emploi reçues par « Pôle emploi » s'effondrent (- 15,4 % en un mois).
Ces données relancent la crainte d'une crise systémique, sur le modèle des années 30. Il est vrai que les prix baissent, que la récession s'installe, que le système financier, malgré les centaines de milliards d'euros ou de dollars injectés, reste instable, fragile. La France, au demeurant, n'est pas la seule, ni la plus touchée. Les Etats-Unis, l'Espagne, la Grande-Bretagne, l'Allemagne même le sont tout autant. Il est clair, hélas, que les plans de relance décidés par les gouvernements occidentaux n'ont pas permis, jusqu'à présent, d'inverser la tendance ni même de stopper la chute des économies. Le mal, en réalité, est profond. Il est financier, avec l'accumulation d'une pyramide de dettes malsaines, permise par un système bancaire sans contrôle. Il est économique, avec le recul conjoint de la consommation et de l'investissement. Il est psychologique et politique, marqué par la disparition de toute confiance des agents dans la viabilité du système économique et dans les principaux dirigeants de la planète. Il montre aussi une défaillance de la régulation, dont témoigne le caractère désordonné, trop peu coordonné en tout cas – même si, pour le coup, la riposte l'est infiniment plus qu'en 1929, dans un contexte il est vrai totalement différent, dans une économie désormais globalisée – des réactions des Etats.
Faut-il pour autant désespérer ? Je ne le pense pas. D'abord parce que, même maladroitement, même tardivement, même insuffisamment, les « stabilisateurs automatiques » se sont mis en place. Parce que des politiques conséquentes de soutien de l'activité ont été déployées. Elles doivent être améliorées, renforcées bien sur – je pense au premier chef à la riposte européenne, sous-dimensionnée, et au plan français, trop chiche, trop déséquilibré – mais elles ne sont pas sans effet – en tout cas, elle ne le seront pas. Parce que le cycle économique finit toujours par se renverser. Enfin, et surtout, parce que je crois toujours, dans la recherche de la confiance, à l'utilité de la politique. Je pense avant tout, en écrivant cela, au premier « discours sur l'Etat de l'Union » de Barack Obama. Je n'ai jamais succombé, on le sait, à l' « obamania », je crois qu'elle est le pire ennemi du nouveau Président. Mais il faut saluer ce grand discours pour ce qu'il est, un acte de volonté et de foi en l'avenir, une nouvelle version de l' « audace de l'espoir », dont le candidat démocrate avait fait son étendard. Obama, évidemment, s'adresse d'abord à son peuple, il veut ressusciter le rêve américain. Mais il annonce aussi des années de grande transformation : plan de relance énorme, changements du capitalisme pour en finir avec « l'ère de l'avidité de Wall Street », volonté de réformes pour l'assurance maladie, la recherche de nouvelles sources d'énergie, la limitation des gaz à effet de serre, l'accès à l'éducation, rigueur budgétaire, grâce à l'annulation des réductions d'impôts consenties aux plus riches. Le tout conclu par une envolée optimiste : « ce soir je veux que chaque Américain sache ceci, nous devons reconstruire, nous relever et les Etats-Unis d'Amérique en sortiront plus forts qu'avant ». Barack Obama n'avait pas ébloui par son discours d'investiture, il a cette fois placé la barre très haut, peut-être trop haut, affirmant l'ambition d'être à la fois un rassembleur à la Lincoln et un refondateur à la Roosevelt. Je ne sais s'il réussira, je ne suis pas certain que la reprise soit, comme certains l'affirment, pour le début 2010, et je ne préconise pas l'application de son programme à l'Europe ou à la France – il est démocrate et américain, je suis socialiste, français et européen. Mais ce discours a de la trempe, de la cohérence, il porte une vision, il est bien autre chose que les prestations brouillonnes, narcissiques dont nous abreuve quasi-quotidiennement Nicolas Sarkozy. J'ai toujours cru, au delà des mécanismes mis en évidence par Marx, affirmant le poids de l'infrastructure par rapport à la superstructure, au rôle des leaders dans l'histoire. C'est sans doute ce qui manque à l'Union européenne et à la France. Il y a bien, à Washington, une voix qu'il faut écouter, une voie qu'il faut suivre. [...] P. Moscovici